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Premières rencontres d'Océanie : compte-rendu

12 Octobre 2007 , Rédigé par Gildas Lefeuvre Publié dans #Débats & Colloques

Newsletter n° 34 / 1 – Vendredi 12 octobre 2007        
 
Les premières rencontres professionnelles internationales des créateurs musicaux de la région Océanie se sont tenues à Nouméa du 21 au 25 septembre à l’initiative de Musique France Plus. Organisées avec le gouvernement de Nouvelle-Calédonie, la Société des auteurs compositeurs et éditeurs de Nouvelle-Calédonie (Sacenc), la Sacem, la ville de Nouméa et l’ADCK, ces rencontres ont été l’occasion d’échanges et une première étape dans une démarche d’ouverture à l’international. La nécessité d’une gestion collective, le statut de l’artiste, les besoins de structuration du marché local, la professionnalisation des opérateurs et créateurs, la situation de la production océanienne, la circulation des artistes et leur diffusion ont été au cœur des débats. Compte-rendu.

Ces premières rencontres, accueillies au Centre Tjibaou et à la Chambre de commerce et d’industrie de Nouméa, ont réuni auteurs, artistes, producteurs, éditeurs, journalistes, institutionnels et politiques, en grande partie calédoniens mais venus aussi des divers territoires du Pacifique (Australie, Iles Fidji, Vanuatu, Polynésie Française, Salomon, Nouvelle-Zélande, Wallis et Futuna...), et une délégation française d’une vingtaine de personnes. La manifestation ont aussi été l’occasion de concerts et rencontres musicales, avec une programmation mêlant groupes locaux (Bethela, Nepishöö, Nodeak, Kalaga’la, Edou, Lueni, Vhirin, Nememguy) et artistes de la francophonie : Chris Combette (Guyane), Daniel Mikidache (Mayotte), Martine Sylvestre (lauréate Guadeloupe de l’opération Neuf Semaines et 1 Jour de RFO), Figaro (Martinique, Paris), T-Vice (Haïti) et Jaojoby (Madagascar).
 
« Il en va de notre capacité à redéfinir les contours de nos cultures insulaires face à la mondialisation » a lancé en préalable Emmanuel Kasarherou, directeur culturel de l’ADCK, lors de l’ouverture officielle des rencontres. Tandis que Déwé Gorodey, vice-présidente du gouvernement de Nouvelle-Calédonie, insistait sur la nécessité de réseaux à mettre en place entre pays du Nord et pays du Sud pour que les musiques voyagent au-delà du Pacifique ( « L’artiste n’a pas de frontière, aidez-nous à aller plus loin ! »). Les débats se sont enchaînés au cours de trois tables rondes/commissions sur le droit d’auteur, les politiques culturelles et l’exportation.

Fortunes diverses pour les sociétés d’auteurs
 
Claude Lemesle, président d’honneur de la Sacem, a réaffirmé la nécessité des sociétés de gestion collective pour une défense optimale des créateurs. Ceci posé, les réalités sont contrastées voire délicates selon les territoires. En Nouvelle-Calédonie, la Sacenc n’a que trois ans d’existence. « Nous sommes un territoire français, mais à 20 000 kilomètres de la France, ce n’est pas la même culture ni les mêmes valeurs. Nous sommes obligés d’avoir une société proche de la réalité. La création de la Sacenc a été un long combat et une lutte. La mise en place d’une société d’auteurs n’est possible qu’avec une volonté politique » explique sa déléguée générale, Isabelle Derrien. La société, qui réunit 200 sociétaires, n’a démarré ses perceptions qu’en octobre dernier, elles s’élèvent à 100 millions de Francs CFP (1 M€) avec 35 % de taux de gestion. « La Sacenc n’a pu se développer qu’avec le soutien de la Sacem mais le but est de la rendre autonome. Il y a encore beaucoup à faire ici, notamment un travail d’éducation pour faire comprendre que la musique se paie » ajoute-t-elle.

La situation est toute autre pour l’APRA, la société d’auteurs australienne. Créée en 1926, elle réunit 40 000 créateurs. « La diversité culturelle dans la région est très importante, il faut soutenir sa richesse et dépasser le clivage anglophone/francophone » déclare Scott Morris, son directeur des relations internationales. Aux îles Fidji, la société locale, la FPRA, a été créée en 1992, avec l’aide de l’APRA australienne. « Depuis, nous réussissons à redistribuer 65 % des perceptions » indique son délégué Seru Serevi. « Le problème de l’octroi des licences est la principale responsabilité à assumer et nous devons faire face à un taux de contrefaçon très élevé ». En Polynésie française, la Spacem créée il y a 32 ans est sous administration judiciaire depuis 2003 et ses sociétaires ne perçoivent plus de rémunération depuis plusieurs années, rappelle Théo Sulpice, président du nouveau syndicat des auteurs polynésiens, qui a saisi l’Elysée du problème (cf. newsletter n° 32, à l’adresse http://www.reseauglconnection.com/article-12262782.html).
 
L’artiste guyanais Chris Combette déplore au passage l’attitude de la Sacem, qui a fermé son bureau à Cayenne. « Il est finalement plus intéressant de gérer notre argent nous-mêmes » réagit-il en évoquant l’idée de la création d’une société locale. Envisageable car il n’y a pas d’interdiction législative (la Sacem ayant un monopole de fait, pas un monopole de droit) mais « ce serait regrettable » lui répond Claude Lemesle. Pour Carole Croella, de l’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle à Genève, « le droit d’auteur est un outil fondamental qui permet de sécuriser les investissement réalisés. Il faut assurer des règles minimum et démystifier la propriété intellectuelle, faire en sorte que chaque pays respecte la création ». L’OMPI a lancé une série d’études économiques sur l’importance des industries culturelles dans divers pays (elles peuvent représenter 7 % du PNB et 8 % de l’emploi) et aidé à la mise en place d’une société de gestion aux Caraïbes. « Mais la première étape est de fédérer les auteurs. Un syndicat est déjà un interlocuteur ». 

Le statut de l’artiste et la viabilité de la production
 
Autre sujet de préoccupation, la question du statut de l’artiste est revenue à plusieurs reprises. Les créateurs océaniens ont ramené les débats à leur réalité, évoquant leur précarité et la difficulté à vivre de sa musique en Nouvelle-Calédonie : « Parlons salles de concerts avant de parler droits d’auteur », « On ne peut pas transposer ici des expériences métropolitaines, le contexte est océanien. Chez nous, les radios ne payent pas leurs droits », « Il faut nous aider », « Il est urgent de lister les aides possibles »… Le tout avec, en toile de fond, une double problématique : celle – sensible – de l’affirmation de l’identité kanak dans un contexte caldoche, et celle de l’identité francophone de l’île dans une zone anglophone. « On est toujours dans un rapport de domination » souligne un musicien. 

La précarité touche aussi la production. Dans un pays de 250 000 habitants, des ventes de 1000 exemplaires équivalent à 200 000 en France métropolitaine. « Dans ces conditions, un label ne peut pas financer une diffusion à l’étranger. Peut-on envisager une vraie politique d’exportation ? » demande un producteur. D’autant que depuis 3 ans, le bassin océanien connaît une crise sans précédent. « Les ventes de supports d’artistes locaux ont subi une baisse de 80 % » explique Théo Sulpice. Les raisons : l’augmentation de la diffusion des musiques étrangères sur les radios et TV (« entraînant un changement considérable sur les goûts des consommateurs, au détriment de la production locale »), le développement d’une copie endémique et banalisée (« pour un support vendu, on estime que 10 à 15 sont gravés ») avec plus d’1 million de supports vierges importés chaque année en Nouvelle-Calédonie comme en Polynésie française, et la difficulté à combattre la piraterie « faute de structures, de moyens et de volonté politique ».
 
Un bureau export en ligne de mire
 
La situation rend donc cruciale la question de l’export. Avec la difficulté de l’éloignement géographique et le sentiment d’isolement qui en découle. « Nous, îles du Pacifique, sommes le dernier pays du monde à ne pas avoir accès à l’international » note Kiki Karré, opérateur culturel kanaki emblématique, en insistant sur la nécessité de faire de la prospection. L’outil Internet pourrait être mis à profit pour une meilleure visibilité. Mais l’exportation nécessite au préalable une structuration indispensable, une préparation, une sélection inévitable (des artistes qui ont le meilleur potentiel de développement international) et surtout une dynamique collective, une centralisation des efforts, une action cohérente et qui a du sens. D’où l’idée de la création d’un bureau export de la musique calédonienne et la nécessité de relais à l’étranger, à commencer par Paris. Des aides extérieures aussi sont nécessaires, notamment en raison des coûts de voyage pour faire tourner des artistes océaniens.
 
Perspectives
 
Tous les participants à ces rencontres formulent le vœu que ces rencontres débouchent sur des perspectives concrètes. Claude Lemesle souligne l’urgence pour les créateurs de s’unir et de créer des transversalités. La Sacenc indique que le gouvernement a entrepris une étude sur le statut de l’artiste, dont un rapport d’étape est prévu en fin d’année. Par ailleurs, la création prochaine d’une association Musiques Actuelles de l’Outremer est annoncée par Jacques Blache, délégué général de Musique France Plus, dont on soulignera l’activisme. Les 3èmes Rencontres des créateurs musicaux de la région Caraïbes et Amérique latine se tiendront en mai 2008 en Martinique et en Guyane, puis les premières Rencontres des créateurs musicaux d’Afrique en novembre 2008 à Dakar, dans le cadre du festival de Gorée. Répétées ici et là, ces initiatives prennent du sens. Caraîbes et Amérique latine, Océan Indien, Océanie, Afrique… Il y aura matière à dresser un bilan global et transversal de l’ensemble de ces rencontres déclencheuses de contacts et de structuration, et abordant les mêmes problématiques sur l’ensemble de la francophonie. Comme dit un proverbe calédonien : « Agir un peu vaut mieux que palabrer beaucoup ».
 

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